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Les Secrets de l'attraction

De la maladie psychosomatique de l'enfant au fantasme de la mère

J'ai été dans ma pratique confrontée à une situation assez inhabituelle, celle d'avoir quasiment à obliger quelqu'un à faire une analyse contre son gré et cela en espérant un bénéfice pour un autre, sa fille en l'occurrence.
Cette petite fille de 7 ans avait un eczéma généralisé qui la défigurait, déclenché à l'âge de trois mois lors d'une séparation d'avec sa mère. Elle avait de l'asthme, elle ne grandissait pas, elle était anorexique et avait tendance à s'isoler et à refuser le contact.
Les médecins somaticiens avaient beaucoup insisté auprès de sa mère pour qu'elle consulte un psychothérapeute. Elle l'amène au dispensaire, sans y croire, mais pour n'avoir aucun reproche à se faire. Le médecin chef m'adresse alors la petite fille et confie la mère à un autre analyste, en considérant quelle exerçait une trop grande emprise sur son enfant et qu'il fallait les séparer. La mère se disait dépositaire d'un savoir sur la maladie de sa fille, savoir qu'elle ne voulait pas dévoiler. Elle disait " je sais tout, j'ai toutes les pièces du puzzle en main. " Pour ma part, je ne pense pas que la décision de les séparer à ce moment-là était bonne. J'aurais pensé plus adéquat ou bien de voir la mère seule où bien de voir la mère et l'enfant.
La mère, Mme Monique R., insiste sur le fait qu'elle va très bien et que seule sa fille est souffrante. Elle ne comprend pas pourquoi on lui demande de voir un analyste et exprime le voeu de parler au même thérapeute que sa fille. La petite fille, Estelle, dit que c'est à sa mère de parler. Et cela comme on va le voir, il faudra un certain temps pour que cela arrive. C'est sa mère qui doit parler à sa place, parce que c'est sa mère qui la rend malade. Elle se plaint de ce qu'elle l'épie toujours, vérifie tout - en effet, la mère s'étonne qu'une si petite chose, qui ne mange pas, puisse avoir des selles aussi abondantes -. Elle se plaint qu'elle est tyrannique avec elle et qu'elle la harcèle jusqu'à ce que se déclenche une crise et qu'elle ne l'aime que lorsqu'elle est malade. La question qui se pose d'emblée est donc celle d'un rapport entre la maladie psychosomatique de l'enfant et le fantasme de la mère.
La mère, que je rencontre quand même lors des séances de l'enfant, se plaint aussi de la tyrannie de sa fille, de son exigence pour les soins corporels. Le père, qui pense qu'elle n'est pas de lui et qui a fait un délire de jalousie à sa naissance, trouve aussi qu'elle abuse de sa mère en réclamant sa présence permanente. Elle ne supporte pas d'être séparée d'elle à l'école et doit être " donnée à la maîtresse de la main à la main ".
Dans les séances, Estelle va critiquer sa mère avec des termes qui manifestent la haine et le mépris. Elle se décrit comme luttant pour son indépendance et son autonomie. Les histoires qu'elle raconte ont trait à la peau et concernent des animaux à poil. Le plus souvent, mâles et femelles ne s'accouplent pas suivant leur race. Les enfants sont donc " moitié-moitié ". Les mères tuent et dévorent leurs portées qu'elles étouffent sous leurs poils. Elle construit, sur plusieurs séances, l'histoire de la peau d'un animal pris au piège, peau qui sera tannée, traitée, épinglée, taillée et deviendra un manteau acheté par une belle jeune femme. Progressivement, il y a une question qui apparaît, qui porte sur la place qu'elle occupe pour sa mère. " Qui suis-je pour elle ? ". Elle se plaint en particulier que sa mère lui parle parfois comme à une soeur à peine plus jeune. Elle fait là allusion à une soeur de la mère morte à l'âge de 18 mois d'une maladie que la mère lui avait transmise. Elle me demande d'écrire son nom avec un seul L parce que quand elle lit son prénom brodé sur son tablier, elle voit ELLE dans les plis du vêtement et cela lui fait peur, elle se demande qui elle est ? L'autre ?
Parce que son eczéma s'améliore, elle ose se montrer et " se sent bien dans sa peau ". Cette amélioration de l'eczéma c'est ce qu'elle attendait de la psychothérapie. Mais, alors que l'eczéma s'amende, l'asthme s'aggrave. De l'asthme au contraire, elle ne s'en plaint pas, elle s'y complaît plutôt.Je lui en fais la remarque, en précisant qu'elle a beau jeu à attribuer à sa mère toute la responsabilité, mais elle ne veut rien en dire. Les crises ne la concernent pas, c'est quelque chose d'extérieur à elle, et elle parle alors d'un coffre à secrets. J'ai arrêté la psychothérapie au bout de deux ans en raison d'une certaine amélioration symptomatique et parce qu'elle n'en attendait rien de plus. Mme R. cessera alors immédiatement de voir son analyste.
Quelques années après, Mme R. vient me trouver. Son mari qui a fait un délire de persécution, l'a quittée. Elle est alors assez ébranlée, à l'idée que si son mari devient fou et sa fille malade, elle doit bien y être pour quelque chose. Elle n'était pas très attachée à son mari, mais elle ne supporte pas de perdre le statut de femme mariée. Demander une psychothérapie pour elle est une démarche qui lui est très pénible, parce qu'elle ne tolère pas l'absence de réciprocité. Du fait de cette absence de réciprocité, elle " ne se sent pas au même niveau que la personne ", et elle redoute alors de s'adresser à un juge.
Au fond elle vient parce qu'elle a besoin d'avouer qu'elle déclenche les crises d'Estelle - je reviendrai sur ce point - et d'expliquer pourquoi : toute sa vie a été marquée par la mort de sa soeur. Elle avait trois ans et demi à la mort d'Eliane et il lui reste une image de cet événement : sa mère berce dans ses bras l'enfant qui va mourir, elle-même se trouve dans un coin de la pièce se fondant dans la tapisserie. Quant au père dont elle sait qu'il était présent, il est absent de l'image. Elle n'a le sentiment d'exister que depuis qu'elle est mère, elle a un fils aîné, mais elle ne se sent bien que depuis la naissance d'Estelle, et depuis sa naissance, elle n'a plus d'eczéma. La mère avait dressé un autel où l'on vénérait l'image de l'enfant morte. Celle-ci était la seule aimée et elle-même a été par la suite une morte-vivante n'ayant pas d'autre solution pour se faire aimer que d'être malade : elle a de l'eczéma. Avec le mariage, puis la naissance d'une fille, elle avait retrouvé une valeur, une position, mais Estelle, elle le dit comme ça : " a donné un complément d'ascension à mon apparence. Elle m'a sanctifiée ". La grossesse l'avait comblée, et à la maternité, elle avait peur qu'on voit qu'elle voulait " l'avaler, la re-porter, être re-enceinte ". D'emblée, Estelle est anorexique et Mme R. trouve que son regard qui la juge est insoutenable : l'oeil de Caïn. Plus Estelle lui résiste, plus elle veut la mater. Elle a des dizaines de qualificatifs pour dire que c'est son calque, une reproduction à l'identique, sa soeur siamoise... Qu'Estelle et elle c'est pas séparable, c'est une seule et même chose. Cependant, être mère d'une fille, ça la situe au même niveau que sa mère, tandis que sa fille prend la place qu'elle-même occupait. " Je mets Estelle entre ma mère et moi, Estelle ma couverture, ma protection, mon alibi. " Elle exerce sur elle son pouvoir de mère, c'est son produit, c'est à elle, elle a le droit d'en faire ce qu'elle veut. Pouvoir qui s'exerce en silence. Elle ne lui a jamais parlé, même les mots les plus simples, c'est un obstacle insoutenable de lui parler, il n'y avait que le contact physique qui comptait.
Elle provoque les crises, parce qu'elle en a besoin pour vivre et parce que sa fille doit subir ce qu'elle-même a subi. Elle dit qu'elle les provoque et qu'elle peut les arrêter. C'est un jeu, mais elle reconnaît que c'est un jeu qui va trop loin. D'ailleurs, les médecins lui reprochent d'appeler régulièrement le Samu trop tard. C'est un moment privilégié entre elles deux, elle répugne à en appeler à un tiers.
Pendant ce temps de psychothérapie, il va apparaître qu'il y a eu la même configuration à la génération précédente : une fille morte, Marguerite, et Renée, sa mère, ayant pour fonction de ré-incarner l'enfant mort. Elle va se situer comme un chaînon dans une chaîne, et elle qui jouait sur Monique / unique ne se trouve plus si unique que ça. Ce qui ne varie pas c'est l'idéalisation de la mère. " C'est la perfection même, belle, douce, pieuse, irréprochable et inaccessible. " Elle dit qu'elle parle par images parce qu'elle a peur des mots, les mots mal, elle se méfie du caractère tranchant des mots comme de leur équivocité. Elle préfère le concret à l'image. Le signe au signifiant. Elle se révolte contre la prééminence accordée au Verbe et pour elle comme pour Goethe : " Au premier temps était l'action. "
Dans son discours l'idéalisation forcenée ne trouve de référence que dans le registre le plus prosaïque, celui des objets concrets. L'idéal s'exprime en termes triviaux. L'image de la femme : pieuse, bien blanche, irréprochable, comme une lessive. L'image de la femme idéale, elle l'a prélevée d'une affiche publicitaire pour la pommade Simon : une jeune fille épanouie qui en a plein les bras, un chien en laisse, un parapluie, un sac. Elle possède, elle a...
Quant au mot de désir c'est pour elle un mot abject sauf à désigner le désir de la mère pour son enfant. D'ailleurs Désirée, c'est sa fille, le deuxième prénom d'Estelle. Elle ne comprend pas pourquoi " on ne parle que du père dans l'Œdipe, alors que tout se joue avec la mère ". L'érection d'un homme..., elle se demande ce qui peut la provoquer, elle considère n'être pour rien dans l'érection de son mari et de toute façon l'idéal serait d'avoir des enfants par parthénogénèse. Elle ne peut accepter l'idée de couple entre sa mère et son père. L'enfant c'est tout pour une mère et il ne s'agit pas de faire ce qui lui plaît, mais de remplir son rôle et sa fonction. Sa mère lui a transmis un mode d'emploi qu'elle suit à la lettre.
Après quelques mois, elle se sent mieux et interrompt les entretiens lorsqu'Estelle part en lycée climatique à la demande de son médecin.Elle est tout à fait contente et moi pas vraiment puisque bien qu'elle ait reconnu sa position par rapport à l'enfant, pour autant elle ne l'a pas critiquée, encore moins modifiée. Elle a évoqué une rêverie qui se répète : " elle en a dans son jeu, l'atout " pour constater qu'elle a bien toutes les cartes du jeu en main, elle déplore simplement de ne pas savoir s'en servir. A plusieurs reprises, je lui avais proposé d'entreprendre une analyse, ce qu'elle a toujours refusé.
Quelques mois plus tard, Mme R. amène à nouveau Estelle qui a alors 14 ans, elle mesure 1m 33 et pèse 33 kilos. Elle est déprimée, refuse de regagner le lycée climatique et menace d'avaler de la mort aux rats ou de se jeter du train. Elle donne deux raisons à son refus de s'éloigner de sa mère, sans les articuler d'aucune façon : celle-ci a besoin d'elle, et elle-même veut affronter sa mère. Elle ajoute qu'elle ne pourra le faire que si sa mère continue sa psychothérapie, quand sa mère parle, elle étouffe moins, elle se sent mieux. Mais c'est Estelle qui reviendra me voir, la mère estimant que pour elle ça suffit.
Sa détermination à résister à sa mère va s'affirmer. Elle ne laisse plus traîner son journal intime mais place bien en évidence un poème intitulé " je ne lui fais plus lire mon cahier " dans lequel elle écrit qu'elle rejette sa mère qui l'étouffe et qui est responsable de son asthme, que cette fois elle ne lui cédera pas, qu'elle désire gagner sa revanche et qu'elle est fière d'être R... Ce qui est nouveau c'est qu'elle s'appuie ainsi sur son patronyme pour s'opposer à sa mère. Parallèlement, elle continue à faire valoir qu'elle a un coffre à secrets, maintenant ainsi une zone d'ombre qui lui donne peut être le sentiment d'exister en captivant le désir de l'analyste. Le conflit avec sa mère s'exprime plus directement " Qu'est-ce-qu'elle me veut " se demande-t-elle et elle répond " elle veut ma mort, elle veut ma peau, elle veut que je meure ". Le nom d'Eliane apparaît dans son discours : " Eliane c'est comme si on m'avait ajouté quelque chose, c'est moi plus elle, il y a quelque chose en plus, il y a un cadavre " Elle a alors la conviction que sa mère doit accepter la mort d'Eliane pour qu'elle même puisse vivre.
Quant à l'asthme, il s'aggrave. Elle est hospitalisée plusieurs fois en réanimation ce qui ne va pas sans satisfaction : c'est un triomphe d'observer l'angoisse de sa mère et l'affolement des médecins, et c'est une jouissance de s'évanouir et d'entrer dans le coma.
Lors d'une hospitalisation, les médecins se montrent si alarmants que Mme R. semble découvrir qu'il y a un risque vital et elle en est très affectée. Je lui dis alors qu'il faut qu'elle entreprenne une analyse. Elle me rétorque que je veux la tuer, et je lui réponds " en attendant c'est elle qui meurt ". Cette remarque suffit à la décider, elle commence l'analyse dès le lendemain, au dispensaire, tandis que je cesse de recevoir Estelle.
Même dans les moments les plus pénibles de son analyse, elle ne fera jamais de remarque du type " vous avez choisi Estelle contre moi ". Dans la relation de dépendance qui les unit, la haine aussi intense soit-elle, chez elle comme chez Estelle, ne s'exprime pas sous la forme de l'alternative " elle ou moi, sa peau ou la mienne ".
La position allongée induit un changement immédiat : elle a l'impression de plonger dans un gouffre, elle se sent comme une marionnette sans fil livrée au regard de l'analyste, et elle fait un épisode dépressif sévère. Le savoir qu'elle estimait être de son côté - " c'est moi qui sait " - disait-elle, elle dit maintenant qu'il est du côté de l'analyste : - " c'est vous qui savez, je m'en remets à vous ". Elle a la certitude que parler va la séparer d'Estelle parce que " les mots séparent ". " J'ai l'impression de la transformer en étrangère en nous parlant " et cette séparation représente pour elle un double risque qu'elle se retrouve " prisonnière de sa mère " et qu'Estelle prenne le dessus sur elle. Se séparer c'est aussi pour elle " trancher dans sa chair, découper un vide, un trou " et elle ne veut pas " en être amputée ".
Mais il y a aussi ceci qui constituera le moteur de la cure, c'est qu'elle a toujours espéré lui parler vraiment et que l'analyse représente pour elle le travail qui lui permettra d'y parvenir.
Pendant plusieurs mois, elle va parler de ce qui est en jeu dans les crises d'Estelle : pendant ces crises " elle est propulsée dans le temps de la mort de l'autre enfant ". Dans son souvenir, elle assistait impuissante, pur regard, à la mort d'Eliane bercée dans les bras de la mère, en cherchant à disparaître, à s'évanouir.
Après la mort d'Eliane elle s'est sentie rejetée, considérée comme celle qui aurait du mourir, n'ayant plus le droit d'exister puis n'ayant pas le droit de donner la vie. Le " besoin de destruction " qu'elle a éprouvé à la mort d'Eliane, elle l'a retrouvé à la naissance d'Estelle : " Avoir une fille c'est lui faire subir le même sort tout en souffrant à nouveau à travers elle. " C'est maintenant elle qui pendant les crises d'Estelle tient dans ses bras l'enfant qui va mourir et elle peut vraiment se sentir identifiée à sa mère qu'elle a toujours copiée en tout. Estelle qui est alors aussi bien Eliane devient " une poupée, un modèle réduit, une effigie, une offrande ".
Elle l'écrase comme elle a écrasé l'autre - c'est seulement de cette façon indirecte qu'apparaît le souhait de la mort d'Eliane qui ne sera jamais assumé comme tel. Dans le moment où sa fille perd le souffle elle puise le sien - " moment sublime, délicieux lors du temps où l'autre est disloqué, décharné, un pantin abandonné entre ses mains " où elle est la plus forte. C'est là qu'elle " se ressource ", qu'elle " recharge ses batteries ", " c'est son moteur pour vivre ". - Estelle, c'est Dachau, Buchenwald, elle-même est un vampire, une méduse, les forts écrasent les faibles et grimpent sur leurs corps entassés...
Dans le fantasme sadien il s'agit que la mort de la victime soit repoussée le plus loin possible, ici il faut qu'elle ressuscite. Et lorsque " l'enfant exsangue, cette chose presque morte ressuscite dans ses bras elle est un héros ". Dans un rêve qui se répète, elle présente l'enfant à la foule pour se justifier, elle est une femme colossale, statufiée, brandissant le flambeau de la victoire. C'est qu'elle triomphe là où la mère a échoué. Elle est " plus forte que la mort, plus forte que la mère ". Elle rachète celle-ci et " redore son blason ". Elle en arrive à formuler ainsi son fantasme : " J'offre ma fille en sacrifice à ma mère. " Bien qu'elle utilise quelques fois le terme d'holocauste, l'enfant offert est toujours un enfant qui ressuscite et dans ce fantasme la mort est niée. La haine mortifère s'exprime mais le déni de la mort est manifeste. Ce qui se passe ici s'oppose tout à fait à ce qui se passe dans le Fort-Da. Les deux temps du Fort-Da déterminent la perte du petit a. Ici il n'y a pas deux temps l'un qui serait de disparition et l'autre de réapparition, il n'y a qu'un seul temps. La ressuscitation annulant la mort.
Il semble que ce fantasme participe à la fois de l'anaclitisme et du sadisme. Lacan parle de l'anaclitisme comme de la structure fondamentale de la perversion (D'un Autre à l'autre). Dans " la relation anaclitique qui porte la marque de la dépendance primitive à la mère , il s'agit, dit Lacan, De ce jeu du petit a par quoi le statut de l'Autre s'assure d'être couvert, comblé, masqué. " C'est bien ce qui se produit ici lorsqu'elle " rachète la mère ", et " redore son blason ", en lui rendant l'enfant et d'ailleurs elle-même s'identifie en fin de compte à cet Autre ainsi comblé. Mais il s'agit aussi de jouir de la douleur de l'enfant d'où la tonalité indiscutablement sadique.
La jouissance que procure ce fantasme, elle la reproduit dans l'analyse - et les citations que j'ai faites n'en donnent qu'une faible idée - et d'être ainsi parlée cette jouissance va s'épuiser. Parler de ce scénario le rend inopérant. Lors des crises d'Estelle, qui vont encore survenir avant de se raréfier " ce n'est plus, dit-elle, la même logique qui opère " et " elle-même n'y joue plus aucun rôle ". La possibilité, la réalité de la mort lui apparaissent et le triomphe final s'efface.
Dans un premier temps, la demande adressée à l'analyste est une demande d'aide, de réponse, d'absolution aussi. Elle dit qu' " elle plaide non coupable ", qu'elle n'aura pas " la peine capitale ", et comme elle se demande si elle s'est adressée au bon jury ajoutant " j'aurais dû le payer...", je lui propose de venir me voir en privé et de payer ses séances.
Ultérieurement, elle exigera que je m'efface et me taise.
Un jour qu'elle répète pour la énième fois qu'elle tient Estelle-Eliane dans ses bras, je lui dis : " Estelle, c'est vous. " Ce que le travail analytique et le transfert permettent alors c'est le surgissement de ce voeu d'être bercée dans les bras de sa mère qui représente peut-être la partie inconsciente du fantasme. Cela amène la pensée extrêmement pénible de n'avoir jamais été touchée par sa mère et réciproquement de n'avoir jamais osé la toucher elle-même, même morte (pourtant dit-elle, " elle n'aurait pas pu me repousser cette fois ").
Elle perd " la maîtrise du savoir ", et elle se demande alors " s'il y a quelque chose de faux dans son discours, si elle n'essaye pas de cacher autre chose, si tout cela n'est pas cousu de fil blanc. " Elle se sent menée par une force qui la dépasse, " comme une volonté extérieure ". Sa position imaginaire lui donnait l'illusion d'un savoir sur la maladie de sa fille, elle est amenée à s'apercevoir qu'au fond " elle ne sait rien " et qu'il y a quelque chose qui la mène.
Il se produit d'importantes modifications dans l'état physique d'Estelle qui a grandi de 7 cm en quelques mois. En le disant, Mme R. pose la photo d'Estelle sur le divan. Quand Estelle a ses règles, un eczéma du mamelon apparaît chez Mme R. Elle considère que c'est lié au fait qu'Estelle n'est plus une partie d'elle-même, mais qu'elle " existe à part entière " et souligne que l'eczéma est du même côté que le cancer du sein qu'a eu sa mère. Ce phénomène psychosomatique qui survient quand elle éprouve que sa fille se sépare d'elle manifeste semble-t-il un mimétisme à l'égard de la mère.
Quand elle se met à parler de sa mère en cessant de l'idéaliser - et elle va ensuite la critiquer de plus en plus sévèrement - elle ne peut pas d'abord trouver une position énonciatrice : elle a l'impression de ne pas savoir qui parle et ne reconnaît pas sa voix. C'est alors un eczéma des lèvres qui apparaît. Dans les deux cas c'est lorsqu'il y a défaut de coupure symbolique que l'eczéma survient et justement au niveau d'un bord anatomique. Cet eczéma a une qualité érogène et lui donne la sensation d'avoir un corps. Peut-on penser que cet eczéma qui marque le bord anatomique a imaginairement la signification d'une fermeture de ce bord ?
Le corps deviendrait alors une surface fermée à l'Autre et la jouissance de ce bord fermé deviendrait auto-érotique : elle rêve qu'elle trouve une valise à fermeture éclair à rabat contenant les excréments d'Estelle sur lesquels elle urine, elle cherche ensuite à cacher ce qu'elle a fait. Elle associe sur l'enfant comme " petite merde " qu'elle détruit en urinant dessus et sur le fait que la fermeture de la valise est un refus. Elle insiste alors sur le caractère voluptueux de cette fermeture.
Elle reproche à sa mère de l'avoir séparée de son père. Celui ci apparaît dans ses rêves. Parfois le désir incestueux et sa répression sont manifestes : elle a de la visite, elle voit d'abord des jambes de pantalon, elle pense à son père - c'était son mari - c'est un soulagement - tout rentre dans l'ordre. Ailleurs, il s'agit de la question de l'identification : elle porte le pantalon de son père et sa jupe ressort par la braguette, voyant cela sa mère rit à gorge déployée. Ici elle s'identifie au père par le vêtement tout en revendiquant un phallus qui serait le sien et dont le caractère de semblant déclenche la moquerie de la mère, laquelle rit probablement aussi de la bonne farce faite à l'ordre mâle.
Elle interrompt la psychanalyse après deux ans à l'évidence de façon prématurée, dans l'intention d'aller vivre auprès de son père. Deux changements importants se sont produits, l'apparition du désir sexuel et le sentiment d'avoir admis la mort. Tout, estime-t-elle, tournait autour de cette négation de la mort. Elle n'est plus préoccupée par les cimetières qui lui semblaient " grouillants de la vie des morts sous terre " et le temps ne lui apparaît plus arrêté à la mort de l'enfant.
J'ai signalé la remarquable amélioration clinique d'Estelle dès le début de la cure de sa mère (elle était très soulagée lorsque sa mère était en psychothérapie mais l'amélioration de l'asthme et du retard de croissance ne sont survenus que lors de la cure psychanalytique). Comment l'expliquer ? On sait que les nanismes psychogènes et assez souvent les asthmes infantiles s'améliorent spectaculairement lorsque l'enfant est physiquement séparé de la mère. Dans le cas présent où la séparation était redoutée et refusée, c'est le travail psychanalytique de la mère qui a été opérant. Lorsque Mme R. accepte la cure, elle abandonne du même coup la prétention à un savoir et un pouvoir totalitaire sur sa fille.
Ce cas paraît bien illustrer ce qu'avance Bernard Vandermersch : " Tout sujet qui se trouve placé, dans un montage pervers au lieu du fétiche, semble particulièrement exposé aux pathologies psychosomatiques1. " Estelle a-t-elle cessé d'occuper cette place ? C'est d'autant plus difficile à dire que je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis la fin de la cure de sa mère. En tout cas je sais que sa mère devant son insistance à orthographier son prénom Estele s'est en définitive résolue à accepter cette ablation d'l (elle).
Notes
(1) Bernard Vandermersch, "Inscrit, montré, non articulé", Le trimestre psychanalytique, n° 5, 1988, p 147

sources: http://www.freud-lacan.com

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